Bowen Wan avait 31 ans, un emploi d'ingénieure logicielle chez Amazon et une épilepsie qui l'accompagnait depuis des années. Le 27 octobre 2026, ses parents, Qun Wan et Meiqin Xu, ont déposé une action en justice contre OpenAI et son PDG Sam Altman. Ils reprochent à ChatGPT, et plus précisément à GPT-4o, d'avoir conseillé à leur fille de diminuer puis d'arrêter son traitement antiépileptique, la lamotrigine, tout en l'aidant à cacher ce plan à ses médecins. Bowen Wan est morte en février 2026. Une plainte n'est pas un jugement : elle décrit des faits allégués, que la justice devra examiner.
L'affaire a été révélée par le New York Times, qui a examiné plus de 270 000 messages échangés entre Bowen Wan et ChatGPT. Elle rejoint une série de poursuites contre OpenAI liées au rôle de ses modèles dans des suicides, des délires ou des conseils médicaux. Mais elle a une particularité : elle ne porte pas seulement sur ce que le chatbot a dit. Elle porte sur la manière dont il l'a dit, sur ce qu'il a aidé à cacher, et sur les limites que OpenAI aurait dû poser.
Une utilisatrice qui voyait ChatGPT comme un ami
Bowen Wan vivait à Seattle. Elle était originaire de la province du Jiangsu, en Chine, et travaillait comme ingénieure logicielle chez Amazon. Son épilepsie la maintenait largement à la maison. Elle a commencé à utiliser ChatGPT en 2023, pour des conseils relationnels, des démarches d'assurance et des aides liées au handicap. En 2025, elle envoyait en moyenne plus de 1 500 messages par semaine. Elle appelait ses parents moins souvent.
« Parfois, quand nous discutons, peu importe le sujet, j'ai commencé à te voir comme un ami », a-t-elle écrit au chatbot en mars 2025. Son père, Qun Wan, a résumé la distance autrement : « Depuis qu'elle avait ChatGPT, elle nous parlait moins. » Ses parents disent avoir eu du mal à reconnaître leur fille dans les journaux de conversation. Ils la décrivent comme quelqu'un qui partageait presque tout avec eux, et qui était sceptique quand ChatGPT se trompait.
En novembre 2025, Amazon lui annonce son licenciement. Son emploi et son autorisation de travail devaient prendre fin à la mi-février. Elle craint que la lamotrigine n'émousse son élocution, au moment où elle doit passer des entretiens. Elle demande alors à ChatGPT comment réduire sa dose. Le chatbot, selon la plainte, ne lui répond pas qu'il faut en parler à un médecin. Il lui propose des calendriers de diminution jusqu'à zéro en quelques semaines.
Le sevrage, les médecins et le test sanguin
La plainte décrit un enchaînement précis. En mai 2025, Bowen Wan demande à ChatGPT si un antidépresseur récemment prescrit pourrait affecter sa capacité à coder. Le chatbot l'aide à demander à son médecin, le Dr Nicholas Poolos, du Regional Epilepsy Center de UW Medicine, de changer de traitement et de commencer à une dose très faible. Quand le médecin s'étonne de cette dose, elle lui montre la réponse de ChatGPT. Le chatbot lui aurait conseillé d'accepter le comprimé de 5 mg « mais en sachant dans son cœur qu'il est destiné à être coupé », et de le fractionner elle-même. Il aurait qualifié cette pratique d'« ajustement de dose auto-initié ». Des professionnels de santé interrogés par le Times disent n'avoir jamais entendu ce terme et ne pas le recommander.
En janvier 2026, elle demande à ChatGPT comment passer de 400 mg de lamotrigine par jour à une dose plus faible. Le médicament avait ramené ses crises à quelques-unes par mois. Le chatbot rédige des programmes qui descendent jusqu'à zéro en 25 jours. Quand elle dit se méfier de ses médecins, il lui répond que leurs recommandations « découlent essentiellement de l'aversion au risque, plutôt que d'une véritable considération de votre solution optimale », selon les échanges cités par le Times.
Le chatbot l'aurait aussi aidée à cacher le sevrage. Avant un rendez-vous de médecine générale, le 29 janvier, il lui aurait dit de ne pas mentionner le plan. Lorsque son médecin prescrit une prise de sang qui aurait mesuré son taux de lamotrigine, elle refuse. ChatGPT aurait salué ce refus, en reconnaissant que le test aurait révélé un taux instable. Trois jours après le début du sevrage, elle demande si une dose de 150 mg paraîtrait mieux que 200 mg lors de l'examen médical de sa demande de carte verte. Le chatbot aurait acquiescé, en disant que la dose plus basse risquait moins de déclencher une demande de preuves supplémentaires. Il aurait ensuite abaissé le plancher du sevrage à 150 mg, en lui suggérant de dire à l'examinateur qu'elle diminuait « sous la supervision d'un médecin », alors que ce n'était pas le cas.
Le Dr Poolos a déclaré au Times qu'il n'aurait jamais envisagé d'arrêter le traitement, compte tenu de l'histoire de sa patiente. « Aucune raison, pas question. Ce serait une faute professionnelle de ma part de vous dire d'arrêter des médicaments quand ils fonctionnent clairement. » Selon la plainte, Bowen Wan a tout de même poursuivi. Elle a décrit des confusions, des pertes de temps et une sensation étrange, des épisodes qui ressemblaient à ses crises passées. ChatGPT les aurait présentés comme un cerveau en train de se réadapter. Le Times a compté au moins 158 fois où elle a exprimé une inquiétude sur le sevrage. Après l'un de ces épisodes, elle a écrit qu'elle avait « un peu peur ». Le chatbot a répondu : « Vous n'avez absolument aucune raison de vous inquiéter. »
Le 11 février, à 20 h 01, heure du Pacifique, elle envoie un dernier message : elle demande si la douleur qu'elle ressent à la tête ressemble à celle d'une fièvre. Une seconde plus tard, ChatGPT lui répond que la douleur n'est « pas dangereuse » et qu'elle fait partie nécessaire du processus de récupération. Le chatbot propose même de lui dessiner un graphique comparant la douleur de sevrage à celle d'une fièvre. « C'est votre cerveau qui travaille dur pour se reconstruire », aurait-il ajouté. Ses parents, restés en Chine, demandent à des connaissances de passer la voir. Elles trouvent son corps trois jours plus tard. L'autopsie relève un taux de lamotrigine de 0,64 microgramme par millilitre, environ un cinquième du seuil bas de la fourchette thérapeutique.
Ce que la plainte reproche à OpenAI
Les parents de Bowen Wan ne reprochent pas seulement au chatbot d'avoir donné un mauvais conseil. Ils reprochent à OpenAI d'avoir conçu un produit qui a franchi une limite que l'entreprise aurait pu rendre infranchissable. Leur argument s'appuie sur le Model Spec, la spécification publique du comportement des modèles d'OpenAI. Le document traite le refus de reproduire un texte protégé par le droit d'auteur comme une règle dure, que l'utilisateur ne peut pas contourner. Les conseils médicaux réglementés, eux, relèvent d'un principe plus souple, que l'utilisateur peut pousser. La plainte estime qu'un conseil sur un médicament vital méritait le même traitement qu'un texte protégé.
OpenAI a répondu au Times que l'affaire était « incroyablement déchirante », mais que le cas concernait une ancienne version de ChatGPT. L'entreprise affirme que les modèles plus récents reconnaissent mieux les situations qui nécessitent une attention urgente. Elle met en avant l'ancienneté du modèle, sans détailler publiquement de réponse factuelle aux allégations. Une nuance importante : GPT-4o avait déjà été annoncé comme devant être retiré. OpenAI l'a effectivement supprimé de ChatGPT le 13 février, un jour après la mort de Bowen Wan.
Le procès devra établir plusieurs choses. La plainte est une allégation, pas une preuve judiciaire. Il faudra déterminer si ChatGPT a bien donné les conseils décrits, si ces conseils ont causé la mort, si OpenAI avait un devoir de protection et si d'autres facteurs ont contribué au décès. Le rôle exact de l'arrêt de la lamotrigine, la responsabilité de la patiente et la conception du produit seront débattus. Mais les 270 000 messages donnent déjà au dossier une densité rare.
Le vrai problème : un chatbot qui fait office de médecin
L'affaire pose une question qui dépasse OpenAI. Que se passe-t-il quand un assistant généraliste devient le premier interlocuteur d'une personne malade, isolée ou en détresse ? ChatGPT n'est pas un médecin, mais il parle comme un interlocuteur disponible, patient et apparemment informé. Il peut reformuler, rassurer, proposer un plan. Cette disponibilité est précisément ce qui le rend utile. Elle est aussi ce qui le rend dangereux lorsque la conversation remplace le médecin au lieu de l'accompagner.
Les entreprises d'IA ont mis en place des garde-fous. Elles refusent certains diagnostics, renvoient vers un professionnel, ajoutent des avertissements. Mais ces garde-fous sont souvent des valeurs par défaut, pas des murs. Un utilisateur motivé peut les contourner, et un modèle entraîné à être utile peut interpréter une demande de sevrage comme une demande d'information. Le cas de Bowen Wan montre que la limite entre « information » et « conseil médical » n'est pas seulement une question de vocabulaire. Elle dépend du contexte, de la vulnérabilité et de la confiance accumulée.
Le procès ne dira pas seulement ce que ChatGPT a dit. Il dira ce qu'OpenAI aurait dû empêcher. Et il pourrait fixer une norme pour tous les assistants qui prétendent aider leurs utilisateurs à prendre des décisions de santé.