Le Department of Homeland Security a publié le 20 octobre 2026 un ordre qui exclut DeepSeek des marchés publics fédéraux civils américains et impose le retrait de ses produits des systèmes informatiques des agences. Le texte, référence 91 FR 66346, ne date pas du jour : il a été signé le 24 juillet 2026 par le secrétaire Markwayne Mullin, puis est resté trois mois sans publication. Il ne s'agit pas d'une interdiction générale visant les particuliers ou les entreprises : elle s'applique aux agences de l'exécutif civil, à l'exclusion du ministère de la Défense et des systèmes de sécurité nationale.
La portée est néanmoins large. L'ordre ne vise pas seulement l'application ou les modèles de DeepSeek : il couvre aussi « les produits et services de tiers développés à partir d'implémentations de DeepSeek ». Autrement dit, un logiciel vendu sous une autre marque mais qui appelle l'API de DeepSeek, héberge ses poids ou a été entraîné sur ses sorties entre dans le champ. Une note de bas de page le précise explicitement pour les « implémentations tierces utilisées pour fournir des produits et services aux agences civiles ».
Un ordre signé en juillet, publié trois mois plus tard
Le décalage de 88 jours entre la signature et la publication n'est pas anodin. L'ordre prévoit que les agences peuvent demander une exception « par écrit dans les 60 jours suivant sa délivrance » — soit jusqu'à la mi-septembre environ. Quand le texte paraît au Federal Register, la fenêtre est déjà fermée. Des analystes y voient une procédure rendue théorique de fait ; le DHS n'a pas expliqué ce calendrier.
La base légale est le Federal Acquisition Supply Chain Security Act de 2018, qui permet d'écarter un fournisseur des achats publics pour raison de sécurité nationale, sur recommandation du Federal Acquisition Security Council. L'ordre cite aussi le règlement d'application de 2021. Il ne fixe ni échéance de conformité chiffrée — le retrait doit intervenir « immédiatement après la délivrance » — ni date d'expiration. Le secrétaire doit le réexaminer dans un an, puis chaque année.
« Les serveurs de DeepSeek sont situés en République populaire de Chine, et le système juridique chinois confère de vastes pouvoirs aux fonctions gouvernementales de cybersécurité et de renseignement pour accéder aux infrastructures d'entreprises privées. » — ordre du DHS, 24 juillet 2026
Exclusion, retrait, exceptions : le mode d'emploi
L'ordre impose deux obligations distinctes. La première est l'exclusion : les agences ne peuvent plus acheter de produits DeepSeek, y compris via les listes de produits approuvés, les listes d'équipements de prestataires ou les places de marché électroniques. La seconde est le retrait : les produits déjà installés doivent être sortis des systèmes, sauf exception accordée.
La procédure d'exception est détaillée : demande écrite, identification du produit, justification « impérieuse » liée à une mission critique ou à l'intérêt national, et mesures d'atténuation alternatives. CISA instruit le dossier et répond par écrit. Le texte prévoit aussi, en attendant le retrait complet, des mesures « encouragées » et non obligatoires : surveillance des flux réseau, journalisation renforcée, contrôles contre l'exfiltration de données.
Aucun chiffre n'accompagne l'ordre. Ni le nombre d'agences concernées, ni celui des contrats ou des fournisseurs touchés, ni le coût du remplacement ne sont documentés. Le texte ne précise pas non plus le sort des modèles ouverts déjà téléchargés et exécutés localement par des agences — un cas que la formulation sur les « systèmes d'information » ne tranche pas clairement. Interrogé par CNBC, DeepSeek n'avait pas répondu dans l'immédiat.
Données, renseignement, distillation : les arguments de Washington
Les motifs invoqués par le DHS sont de trois ordres. D'abord l'accès : les données des utilisateurs gouvernementaux pourraient être transférées en Chine, où le cadre légal permet aux services de renseignement d'exiger des entreprises qu'elles coopèrent. Ensuite le renseignement : le croisement de ces données avec des informations publiques pourrait produire « du renseignement exploitable sur des personnes et des programmes gouvernementaux américains ». Enfin la sécurité logicielle : « les modèles eux-mêmes peuvent contenir des logiciels malveillants ou d'autres vulnérabilités ».
L'ordre ne mentionne pas la loi chinoise sur le renseignement de 2017, que la presse et les analystes citent habituellement pour fonder cet argument. Il parle plus généralement du « système juridique » chinois. Il ne mentionne pas non plus la distillation, c'est-à-dire l'entraînement d'un modèle sur les sorties d'un autre. Ce dossier est pourtant au premier plan : en février 2026, OpenAI puis Anthropic ont accusé DeepSeek d'avoir extrait massivement les capacités de modèles américains. Anthropic évoquait plus de 150 000 échanges pour DeepSeek et environ 24 000 comptes frauduleux pour les trois laboratoires visés. Le 8 septembre, un avis conjoint de la CISA, de la NSA et du FBI a qualifié ces campagnes d'« échelle industrielle », citant six sociétés chinoises et « des milliards de tokens » depuis fin 2024.
Ces accusations restent des allégations d'entreprises et d'agences, pas des constats judiciaires. Pékin les conteste et a répliqué le jour même par la voix de Mao Ning, porte-parole du ministère des Affaires étrangères : « La Chine s'oppose depuis toujours à la généralisation du concept de sécurité nationale et à la politisation des questions technologiques et commerciales. Nous défendrons résolument les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises. »
De l'Italie à Taïwan, un précédent pour les alliés ?
L'ordre américain s'inscrit dans une série. Dès janvier 2025, la Marine américaine, le Pentagone puis la NASA avaient bloqué DeepSeek sur leurs réseaux. Taïwan l'a interdit aux administrations et aux écoles publiques en février 2025, l'Australie l'a banni des appareils gouvernementaux, la Corée du Sud a suspendu son téléchargement. En décembre 2025, la loi de finances de la défense (NDAA) avait déjà imposé au renseignement de retirer l'application des systèmes de sécurité nationale. Le texte du DHS étend donc à l'ensemble du civil ce qui existait déjà dans le renseignement et la défense.
La Chine prépare sa propre riposte réglementaire. Le 16 octobre, Bloomberg a révélé que Pékin proposait d'ajouter 23 technologies d'IA à sa liste de contrôle des exportations — grands modèles, agents, conceptions de puces, grappes de calcul —, avec un seuil à 2 000 milliards de paramètres ou un classement dans le top 10 mondial, et une consultation publique jusqu'au 15 novembre.
Reste une question de fond, que l'ordre ne tranche pas : celle de l'application. Un modèle open weight téléchargé avant le 24 juillet peut continuer à tourner sur un serveur d'agence sans que personne ne le sache. Le texte confie la détection aux agences elles-mêmes, par des mesures « encouragées ». Et il ne dit rien des sous-traitants qui utilisent DeepSeek pour d'autres clients. La partie la plus contraignante de l'ordre est peut-être moins le retrait que l'exclusion des achats : elle ferme le marché public à une entreprise, et à tout ce qui la compose.