Ils devaient être la promesse de 2026 : des agents autonomes qui réservent un restaurant, vident une boîte mail ou achètent des chaussures à votre place. Mais l'internet réel n'a pas dit oui. Ces dernières semaines, Amazon, les grandes banques, les éditeurs de presse et l'infrastructure du web entier ont multiplié les barrages. Le décor se plante : pendant qu'on annonce des agents partout, on leur ferme la porte.
Amazon claque la porte à l'agent de Meta
Les 20 et 21 septembre, Amazon bloque l'agent « Meta Muse » sur ses pages, avec ce message servi aux utilisateurs : « L'accès continu par un agent IA non autorisé viole les conditions d'utilisation d'Amazon. » Amazon avait demandé à Meta de retirer son site de la fonctionnalité ; Meta a refusé. Ce n'est qu'un épisode d'une bataille plus large : Amazon avait déjà banni l'agent d'achat de Perplexity et attaqué la start-up en justice. Le 4 août, une cour d'appel a annulé une injonction contre Perplexity — Amazon a depuis déposé une plainte amendée.
« Rogue agents » : les banques resserrent les rangs
Mi-octobre, le front s'élargit au monde bancaire, sur un même argument : la responsabilité juridique est floue quand un agent agit mal.
- 13 octobre — JPMorgan, via Jamie Dimon, refuse tout « agent extérieur » et agite le spectre des « rogue agents ».
- 14 octobre — Bank of America impose un humain dans la boucle avant tout mouvement d'argent.
- 16 octobre — Charles Schwab bloque les agents non autorisés, dont Muse : « des dizaines chaque semaine », selon son PDG. À la place, il propose des connexions MCP en lecture seule et son propre assistant, « Charley ».
- 16 octobre — Citi confirme au Financial Times ne connecter aucun agent tiers aux comptes clients.
« Nous ne pouvons pas le contrôler, le client ne peut pas le contrôler ; quelque chose peut mal tourner et qui est responsable ? » — Rick Wurster, PDG de Charles Schwab, sur Bloomberg TV, le 16 octobre 2026
Cloudflare tire les fils
Le géant de l'infrastructure derrière une grande partie du web a, lui, changé la mécanique en profondeur. Le 1er juillet, Cloudflare remplace son bouton « Block AI Bots » par trois contrôles indépendants : recherche, entraînement, agents. Le 15 septembre, de nouveaux réglages par défaut entrent en vigueur : sur les pages portant de la publicité, l'entraînement et les agents sont bloqués, la recherche reste autorisée. Cloudflare remplace aussi son « Pay-per-Crawl » par un modèle « Pay per Use », et lance un label « Accountable » (Apple, Google, Microsoft) réservé aux crawlers qui respectent les règles. Selon les chiffres du fournisseur, 36,6 % du trafic des crawlers vérifiés sont mixtes (recherche + entraînement), et moins de 1 % des sites bloquent les crawlers de recherche.
39,9 % des sites bloquent les robots « bien élevés »
Dans les fichiers robots.txt, le mur monte aussi. Un scan de 11 100 sites publié le 7 septembre par Zyte relève 39,9 % de blocage effectif des crawlers IA, dont 27,2 % qui bloquent tout via un joker. Une autre étude (HasData, juillet) note que 10,3 % du top web bloque au moins un crawler IA — mais 56,4 % des éditeurs de presse. Le New York Times bloque GPTBot depuis août 2023 ; Reddit et Pinterest appliquent même un Disallow: / total. En décembre 2025, The Register comptait ~5,6 millions de sites bloquant GPTBot, soit +70 % en cinq mois. Fait notable : une partie des sites bloquent « sur le papier » en déclarant le blocage tout en servant quand même le contenu (46,7 % des sites étudiés par HasData).
Piéger plutôt que bloquer
D'autres, plutôt que de refuser l'accès, préfèrent le faire payer en ressources. Le « AI Labyrinth » de Cloudflare, lancé le 19 mars 2025, entraîne les crawlers non conformes dans un labyrinthe de fausses pages IA — disponible même en offre gratuite. Côté open source, un projet baptisé Nepenthes sert un puits sans fond de pages générées, dans le but de gaspiller le temps et les moyens des aspirateurs de contenu.
Meta retire une clause embarrassante
Signe que le sujet est brûlant : le 16 octobre, des juristes relèvent dans les conditions commerciales de Meta une formulation permettant d'utiliser le contenu de « domaines, pages web ou URL » d'un compte professionnel pour entraîner des modèles. Le 17 octobre, après la polémique, Meta supprime la clause, en assurant que ce retrait « ne change pas la façon dont Meta utilise ses crawlers ».
Reste une inconnue : les sites, un à un, ferment-ils la porte définitivement, ou négocient-ils un péage ? Les travaux en cours — llms.txt, agents.txt, ai.txt, groupes de l'IETF, protocole de commerce agent-à-agent auquel travaillent Meta, Walmart et Stripe — dessinent surtout un internet où l'agent ne passera plus jamais sans laisser son nom.